Littérature : Boualem Sansal brise le silence avec « La Légende »
Quelques mois seulement après sa libération survenue en novembre 2025, l’écrivain Boualem Sansal publie « La Légende » (Éditions Grasset, juin 2026). Sous-titré « Libres méditations d’un prisonnier encombrant », cet ouvrage de 242 pages abandonne les contours de la fiction ou de la dystopie pour livrer un témoignage brut, frontal et féroce sur l’expérience carcérale de l’auteur et la nature profonde du régime d’Alger.
L’Algérie des « clôtures emboîtées » et le culte du Règlement
Dans ce récit né au cœur de la blessure, Boualem Sansal dresse un réquisitoire implacable contre ce qu’il qualifie de « Système ». Loin de condamner le peuple algérien, il attaque la bureaucratie, l’appareil militaire et les fictions patriotiques qui maintiennent la société sous contrôle. L’auteur conceptualise le pays comme une succession de structures carcérales : la prison politique de l’arbitraire étatique, puis la prison sociale du quartier dictée par le conformisme et la peur.
Au cœur de la prison de Koléa, dans une cellule de 6,5 mètres carrés dont il décrit la pitoyable et crasseuse nudité, l’écrivain s’est confronté au « Règlement ». Écrit avec une majuscule ironique, ce concept y devient une divinité bureaucratique, une théologie de guichet utilisée par le pouvoir pour déposséder le prisonnier de ses repères, de son humanité et, surtout, de sa perception du futur. Accusé sous des motifs massifs, Terrorisme, Espionnage, Atteinte à la sûreté de l’État, Sansal répond à l’asphyxie des murs par la prolifération de sa syntaxe et le refuge de la poésie.
Le piège de l’icône et le salut par l’intime
Le titre même de l’œuvre, « La Légende », explore un paradoxe profondément inconfortable pour le romancier. Si la mobilisation internationale des diplomates, éditeurs et lecteurs a fini par le sauver, cette starification l’a également dépossédé de sa propre identité. L’auteur refuse la posture du héros pur et de l’icône intouchable pour filmer un homme vulnérable, fatigué, inquiet et malade, pris en étau entre la criminalisation par Alger et la canonisation par l’Occident.
Face aux récits politiques et médiatiques qui s’emparent de son nom, le véritable ancrage émotionnel du livre s’appelle Naziha, son épouse. Centre silencieux du récit, elle incarne celle qui subit la réalité annexe de l’incarcération hors des murs. En intégrant son propre corps et sa propre mémoire au cœur de son œuvre, Boualem Sansal signe une rupture majeure dans sa bibliographie. Il prouve que si le pouvoir peut enfermer une syntaxe, la phrase demeure une arme de contrebande imparable contre la tyrannie.



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